Toute la conférence
Le samedi 15 mars 2025, à 15h00, le président de l’association Ad Pacem servandam Claude Pantaleoni souhaite la bienvenue aux personnes qui sont venues assister à la conférence de M. Nicolas Tenzer. Celui-ci a été invité pour une conférence au Salon du Livre et des Cultures au Kirchberg à Luxembourg, conférence qui porte le titre « Notre guerre et le retour du crime de masse. »
Dans son introduction, le président présente le monde occidental et l’Europe qui semblent actuellement plus faibles que la plupart des gens pensent ou veulent bien admettre. On peut le constater chaque jour par le va-et-vient des responsables politiques européens qui ne savent pas comment arrêter l’agression militaire de la Russie contre le peuple ukrainien.
Les exactions perpétrées jusqu’à maintenant par la Russie contre la Syrie et l’Ukraine suffisent largement pour condamner le régime poutinien de crimes contre l’humanité et de génocide. Mais depuis des décennies, si on y ajoute la guerre russe en Tchétchénie, il n’en est rien. Il y a des instances (internationales) qui disent que ce sont des crimes contre l’humanité, mais rien ne se passe concrètement. Comment comprendre alors nos démocraties occidentales qui se disent porteuses des droits de l’homme et de leur défense, comment comprendre que nos démocraties continuent à le dire alors qu’en fait, elles n’en font rien ? Et depuis des décennies, nous clamons haut et fort qu’il ne faut plus avoir d’autre Auschwitz. Comment les Européens en sont-ils arrivés à ce point, après la terrible expérience de la Deuxième Guerre mondiale ?
Pour aborder ces questions et la situation européenne actuelle, marquée par des enjeux majeurs pour l’humanité, le comité d’Ad Pacem a décidé d’inviter M. Nicolas Tenzer, auteur du livre récent Notre guerre. Le crime et l’oubli. Pour une pensée stratégique.
L’auteur est remercié d’avoir accepté l’invitation au Luxembourg. Lui est connu pour dire des vérités que beaucoup ne disent pas, de nommer les responsables (des guerres), de faire des analyses pertinentes qui dévoilent les mauvaises politiques et leurs responsabilités camouflées, comme c’est le cas pour la guerre en Ukraine.
Le président se pose la question si on est en droit de se demander si le retour du crime de masse voudrait dire que l’Histoire se répète. Or beaucoup répondent que cela n’est pas possible, vu que le monde occidental serait mû par la dynamique du progrès.
A la fin de la présentation du conférencier sont présentés ses trois livres proposés à l’achat sur place après la conférence.
- Les valeurs des modernes, paru en 2003
- Quand la France disparaît du monde en 2008
- Notre guerre. Le crime et l’oubli. Pour une pensée stratégique en 2025
Une minute de silence pour Oleksij Savkevich
Avant de donner la parole à Tenzer pour sa conférence qui porte le titre: « Notre guerre et le retour du crime de masse », le président d’Ad Pacem servandam rappelle qu’en ce même jour, il a reçu la nouvelle de la mort d’un ami de l’association, Oleksij Savkevich, qui avait aussi été invité, il y a quelques années, au Luxembourg et qui vient de tomber sur le front près de la ville de Dnipro. Le président dit être mentalement et spirituellement dans le deuil et passe la parole à Natalya, la vice-présidente, qui connaissait bien Oleksij pour qu’elle le présente brièvement :
« Quelques-uns se rappellent peut-être d’Oleksij qui était venu avec sa fille pour faire un concert de bienfaisance, pour récolter l’argent pour un petit groupe de musiciens et organiser le Festival ukrainien à Avdiivka. Cette ville a été rasée par les Russes et, malheureusement, Oleksij vient de partir aussi. Il est mort comme meurent chaque jour de cette terrible guerre beaucoup de militaires et civils. Je propose de commencer cette session par une minute de silence pour commémorer, non seulement cette mort concrète, mais tous ces morts innocents qui arrivent en ce moment en Ukraine. »
(1 minute de silence)
Le président donne ensuite la parole à M. Tenzer.
M. Tenzer remercie pour l’invitation et salue tous ceux qui sont venus à cette conférence.
Tenzer dit que cet assassinat d’Oleksij est sans doute une information douloureuse mais pertinente pour introduire sa conférence et son propos.
Guerre d’extermination russe contre le peuple ukrainien
La guerre russe contre l’Ukraine, c’est d’abord une guerre qui tue massivement et délibérément. C’est une guerre qui tue des civils et des militaires. Des milliers d’enfants, de femmes et d’hommes meurent assassinés parce qu’ils sont ukrainiens. Cela n’est pas sans rappeler des épisodes passés de l’Histoire, quand jadis les Nazis tuaient les Juifs parce qu’ils étaient juifs ou quand les Turcs tuaient des Arméniens parce qu’ils étaient Arméniens ou encore, quand les Hutus au Ruanda tuaient les Tutsis parce qu’ils étaient Tutsis. C’est une guerre d’extermination que livre aujourd’hui la Russie contre l’Ukraine. Tenzer rappelle que le président d’Ad Pacem, dans son introduction, a eu raison de dire : depuis vingt-cinq ans alors que Vladimir Poutine est au pouvoir, ce sont des centaines de milliers de vies qui ont disparu du fait de cet État russe. Des centaines de milliers de vies en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie (où la Russie a tué plus de civils syriens que même Daech n’en a tué), en Ukraine depuis 2014 par l’invasion du Donbass et la soi-disant invasion de la Crimée. Il faut par ailleurs se garder de la fiction souvent présentée dans les médias de séparatistes au Donbass. La réalité est que, dès 2014, des Russes ont pénétré dans le Donbass pour y assassiner. Quatorze mille personnes (14.000) ont été tuées entre 2014 et le vingt-quatre février 2022, le début de la guerre totale. C’est une longue litanie de crimes qui ont chaque fois des visages. Au-délà de ces meurtres directs, il y a les mutilations. L’Ukraine est un pays de mutilés, de militaires qui ont perdu leurs bras, leurs jambes, leurs yeux, leurs visages. Mais aussi des civils sont délibérément pris pour cible dans les bombardements. Ce ne sont pas des dommages collatéraux ou des erreurs, mais la population ukrainienne est prise délibérément pour cible dans les bombardements sur les immeubles d’habitation, sur les marchés, les hôpitaux, les maternités, les airs de jeux, les gares. Et il faut rappeler que dans les zones occupées par la Russie (à peu près 20% du territoire ukrainien), on assiste chaque jour à des viols de masse, parce que le viol est aussi une arme de guerre, et à des tortures. Dans chaque village conquis par les Russes, ce sont des chambres de tortures qui sont installées par l’occupant. On y assiste à des exécutions sommaires, parfois d’enfants devant les yeux de leurs parents. Tout ceci est parfaitement documenté. Puis des enfants ukrainiens sont déportés en Russie par dizaines de milliers pour être enlevés à leurs parents, à leurs familles, et être russifiés, pour être préparés à la guerre qu’ils livreront un jour contre leur propre peuple, enfants dont on supprime l’identité et dont on anéantit l’histoire. Il faut bien rappeler qu’en vertu de la Convention de 1948 contre la répression et pour la prévention des crimes de génocide, il s’agit d’un acte de génocide. En fait, les quatre catégories de crime qui ont été établies lors du procès de Nuremberg contre les dignitaires de l’Allemagne nazie et qui sont passées dans le droit internationale sont : le crime de guerre, le crime contre l’humanité, le crime de génocide et le crime d’agression. Ces quatre catégories de crime ont été commises par la Russie. Le bombardement délibéré des hôpitaux, des écoles et des marchés, la Russie l’a fait aussi en Syrie de manière systématique. Quand des écoles et des marchés sont bombardés, les secouristes arrivent pour sauver, pour nettoyer, pour essayer de trouver encore quelques signes de vie au milieu de ces décombres. Et les Russes pratiquent, en Ukraine comme en Syrie, ce que l’on appelle la deuxième frappe pour faire encore plus de morts. Non seulement les premières victimes ont été tuées et mutilées, mais ensuite ce sont les secouristes mêmes qui sont à leur tour attaqués. Ceci est répété systématiquement, ajoutant à chaque fois le crime au crime, l’abomination à l’abomination.
Destruction du patrimoine culturel et cultuel
Ce qui renforce encore plus la thèse du génocide, c’est que systématiquement, ce sont aussi le patrimoine culturel et cultuel (dont les églises) qui est visé par la Russie. Des inventaires ont été faits de tous ces monuments, de ces vieilles demeures, de ces cimetières, très souvent des cimetières orthodoxes, chrétiens, juifs et musulmans qui ont été pris systématiquement pour cible par les frappes russes. Là aussi, les Russes sont mûs par une volonté d’anéantir tout simplement le peuple ukrainien, sa culture, son existence même. À l’intérieur de l’Ukraine multiethnique et multiculturelle, une population surtout est particulièrement prise pour cible : ce sont les Tatars de Crimée, une population musulmane qui avait été déportée massivement et presque exterminée par Staline en 1944. Dès 2014, cette population est prise sans relâche pour cible avec des arrestations, des déportations, des exécutions. Mais aussi avec une volonté de faire disparaître le patrimoine propre des Tatars de Crimée qui est une partie intégrante du peuple ukrainien. Tout ceci est systématiquement et délibérément exécuté, mais aussi documenté. Et, comme si ce n’était pas assez : on sait que la Russie fait systématiquement des prisonniers de guerre ukrainiens qui sont emportés en Russie. Certains sont exécutés sur place, totalement à l’encontre des Conventions de Genève ; d’autres sont systématiquement torturés et affamés. Lors des échanges de prisonniers, car l’Ukraine tient à chaque vie humaine de ses habitants, les prisonniers qui reviennent sont traumatisés par tout ce qu’ils ont subis. Parfois ils ont perdu leur mémoire ou la parole, d’autres ont perdu trente kilos et on voit les traces sur leurs corps des ensembles de sévices qui leur ont été infligés.
Après Auschwitz, après Srebrenica, on a dit : « Plus jamais ça! » Tenzer rappelle qu’on peut aussi évoquer les autres massacres de masse qui ont jalonné le 20e siècle. Au 21e siècle, on assiste exactement à la même chose, à la volonté d’anéantissement total d’un peuple de manière systématique, sans aucun respect. Et devant tout cela, Tenzer constate un certain silence alors que l’alerte sur les pratiques de la Russie a été donné depuis vingt ans. Il explique que c’est un État avec lequel il n’est pas possible de trouver le moindre compromis, avec lequel il n’est pas possible de négocier. Il n’y a qu’à voir la manière dont Poutine est arrivé au pouvoir en 1989 quand il était premier ministre. Il se présenta à l’élection pour la présidence, pour remplacer Boris Eltsine. Comme il craignait de ne pas être élu, il a essayé de souder la nation autour de lui en déclenchant la seconde guerre de Tchétchénie. Qu’est ce qui était à l’origine de cette seconde guerre de Tchétchénie, quel en était le signal de départ, l’élément déclencheur, et par qui orchestré ? Trois immeubles dans la région de Moscou avaient été détruits par des bombes faisant à peu près trois cents victimes. Poutine dit tout de suite que c’étaient les terroristes tchétchènes qui étaient à l’origine. Et de là la phrase de Poutine : « Il faut poursuivre les terroristes jusqu’à leurs chiottes. » Sauf que la réalité avait été toute différente ; c’étaient les agents du FSB, du service de sécurité russe, qui avaient fait exploser ces immeubles pour donner à Poutine un prétexte pour déclencher cette guerre.
L’ascension dans le sang du mafieux Poutine
Donc, la naissance même du régime russe actuel est une naissance sanglante, avec les services secrets qui n’ont pas hésité à assassiner trois cents citoyens russes pour permettre au mafieux Poutine d’arriver au pouvoir. Le livre de la journaliste britannique Catherine Belton Les Hommes de Poutine (paru en 2021) est un ouvrage qui retrace toute la généalogie de sa carrière. Avant d’intégrer le pouvoir russe, Poutine était un homme du KGB à Dresde, grande ville de la RDA, avec l’objectif de déstabiliser la RFA. Poutine lui-même a eu un rôle intéressant à ce moment-là qui a été de fournir des renseignements et probablement des armes à un groupe qui s’appelait la « Rote Armee Fraktion » (la fraction armée rouge), autrement dit la Bande à Baader, une organisation terroriste allemande qui a commis des attentats sur le sol allemand. L’ascension politique de Poutine a été sanglante. Il s’est associé à tous les mafieux des bas-fonds de Saint Pétersbourg qui trafiquaient les armes, la drogue, les femmes, etc. Puis il y a eu la montée jusqu’à ce qu’il devienne collaborateur du maire Sobchak de St Pétersbourg, qui a regretté plus tard d’avoir apporté son aide. Tenzer dit ne pas aimer appeler Poutine président mais plutôt Toto Rina, le grand chef de la maffia sicilienne, un des mafieux les plus sanglants d’Italie. Et c’est ça la réalité du régime russe : un régime fondé sur le sang versé et sur la prédation des richesses. Alors que la corruption existait sous Eltsine, Poutine n’a fait que multiplier cette corruption à l’intérieur de la Russie et n’a pas arrêté de faire le malheur de son propre peuple.
Selon Tenzer, il faut parler du crime de masse de la Russie et il regrette personnellement que la plupart des dirigeants (européens) n’en parlent pas. Lui-même faisait partie d’un petit groupe d’intellectuels en France qui en 2018 demandaient le boycotte de la Coupe du monde de football qui se tenait en Russie. Ils se demandaient comment il était possible pour les dirigeants occidentaux d’accepter d’aller en Russie serrer la main de Poutine, d’aller tutoyer M. Poutine, d’aller, comme certains l’ont fait, le féliciter pour l’extraordinaire organisation de cette Coupe du monde alors que les clameurs des supporters réduisaient au silence les cris des victimes. C’est la réalité de ce qui s’est passé en ce moment-là. Il y a là une sorte de blanchiment qui se fait car il faut se rappeler la non-réaction des dirigeants occidentaux en 2008 avec l’absence d’intervention lorsque la Russie a capturé 20% du territoire géorgien, concrètement l’Abchasie et l’Ossétie du Sud. Absences aussi de réactions en 2013 en Syrie, lorsque Bachar el Assad, l’allié de Poutine, gazait son propre peuple ; lorsque Obama refusa de mettre en application les lignes rouges qu’il avait lui-même édictées ; en 2014, absence d’intervention en Ukraine et en 2015 et 2016 lors du siège et la chute d’Aleppe, alors que nous étions nombreux en France, en Europe, aux Etats-Unis mêmes à demander que soit mis en place une zone de non-survol. Absences totales en 2009, un an après la guerre contre la Géorgie quand le G7 voulait un nouveau départ pour les relations américano-russes. Et puis, on a eu en 2017 le projet de sécurité de confiance avec la Russie pour essayer de réengager la Russie. Entre-temps, il y a eu, avec la complicité des Allemands et des Français, le projet de gazoduc North Stream 2 qui aurait mis l’Allemagne encore plus sous la dépendance du gaz russe. Et il y eut le chancelier allemand Gerhard Schroeder qui siégeait au conseil d’administration de Gazprom, comme dans celui de plusieurs sociétés russes. On voit qu’il y a eu une longue liste de complicités (européennes) avec ce régime russe, malgré le crime de masse qu’il avait déjà perpétré.
Fausses bienveillances envers la Russie
En 2014 et en 2022, certains dirigeants disaient qu’il fallait peut-être discuter avec Poutine, qu’il fallait apporter des garanties de sécurité à la Russie et qu’il était possible que nous, les Européens, ayons eu notre part de culpabilité. Ont ressurgi tous les vieux poncifs de la propagande russe qui disent que l’OTAN n’aurait pas dû s’élargir, ou qu’il y avait des promesses de ne pas l’étendre vers l’est. Alors que ce sont des promesses qui n’ont jamais existé pour la raison simple qu’à l’époque où les promesses auraient été faites, l’URSS existait encore. Certains ont même dit qu’il faudrait reconnaître ou comprendre les Russes. Il y a un terme en allemand qui le dit bien, c’est « Putinversteher » (comprendre Poutine), comprendre le fait que la Russie se sent encerclée. Mais en réalité, l’Ouest n’a pas arrêté de tendre la main à Poutine. Lors de la signature en 1997 de l’Acte Unique, il y a eu un accord entre l’OTAN et la Russie de Eltsine qui s’est poursuivi jusqu’en 2014. Et Tenzer d’évoquer aussi la politique de l’Union Européenne qui s’appelait « Russian first policy », la priorité accordée à la Russie. Des responsables politiques européens allaient six fois par an en Russie pour discuter avec les Russes ; ils n’allaient même pas une fois par an en Ukraine et en Géorgie. Il y avait une sorte de fascination russe qui avait imprégné les élites française, allemande, américaine et de quelques autres pays. Et, à chaque fois, les crimes russes étaient complètement bannis des rencontres.
Que se passe-t-il depuis le 24 février 2022, date de l’invasion totale de l’Ukraine que Tenzer appelle guerre d’extermination que la Russie livre à ce pays ? Certains prétendent qu’il y a une sorte de réveil chez les dirigeants européens, réveil que Tenzer considère cependant comme petit réveil, plutôt un état de somnolence, après trois ans de guerre. Les pays occidentaux ont bien fourni des aides à l’Ukraine, les sanctions ont été augmentées à l’encontre de Moscou. Mais, selon le conférencier, ces mêmes pays occidentaux sont restés à mi-chemin. La réalité à retenir, c’est que les Américains et les Européens ont certes donné à l’Ukraine des armes pour éviter que la Russie ne puisse complètement conquérir le pays. On a donné à ce pays certains moyens pour se défendre, mais de manière lente et progressive. Il y a eu même un débat surréaliste et complètement infâme de ne vouloir livrer à l’Ukraine des armes offensives. Il fallait seulement lui donner des armes défensives bien qu’il soit difficile de faire toujours la distinction entre les deux. Car il ne fallait pas risquer l’escalade. On évite de faire face aux responsables des crimes ! Et on parle de ne pas risquer de guerre entre l’OTAN et la Russie, comme disait l’administration Biden. C’est le récit qu’on entend toujours : « Il ne faut pas risquer de troisième guerre mondiale ». Celui-ci, comme tous les autres, sorte du livre des recettes du Cremlin qui a surtout deux types de propagande d’intimidation: il y a la propagande dure et puis il y a les propos, apparemment beaucoup plus mesurés, qui consistent à dire que c’est la faute à l’OTAN ou que l’on risque la catastrophe nucléaire. Et petit à petit les esprits de certains dirigeants occidentaux ont été gagnés par ces récits. Pour Tenzer, cela est inquiétant car beaucoup se sont auto-dissuadés. Il y a eu aussi un moment où les dirigeants européens « ont acheté » les lignes rouges de la Russie : « il ne faut pas toucher à la Crimée ; si on frappe sur le sol russe, le feu nucléaire va partir », mais les Ukrainiens le font de plus en plus et, selon le conférencier, ils ont bien raison et lui-même regrette qu’on ne les aide pas à le faire davantage. Ils le font par eux-mêmes, par leur intelligence et leur ingéniosité technologique. Les peurs des occidentaux ne se sont pas avérées justes !
Un discours insidieux qui prolifère beaucoup, en ce moment, c’est le discours repris par un certain nombre de journalistes, involontairement ou par ignorance, qui prétend que la Russie est trop grande pour pouvoir tomber (to big to fail). Alors que ce pays est voué en réalité, selon Tenzer, à un déclin certain d’ici dix, vingt, trente ans, sans que l’on puisse savoir exactement quand ce sera le cas. Sur le plan démographique, il va s’effondrer. Alors même que la situation en Russie, du point de vue économique n’est pas rose, avec un taux d’inflation de 20% et un taux directeur de la Banque centrale russe de 21 %. Les prêts des entreprises et des particuliers s’élèvent à 25 et 30 %. L’état des infrastructures (écoles, hôpitaux, etc.) n’est pas bon et c’était un des pays les plus atteints lors de la COVID 19. Le pays n’a pas de grandes chances de s’en sortir facilement et le peuple russe n’est pas à envier.
L’Europe doit augmenter son soutien à l’Ukraine
Le deuxième discours dit que les Ukrainiens ne peuvent pas l’emporter. Mais la réalité est, selon Tenzer, que ce que font les Ukrainiens se laisse voir. Parce l’Europe n’a pas livré assez d’armes à l’Ukraine, en 2024 la Russie a conquis 3.865 km2, c.-à-d. 0,6 % du territoire ukrainien. Si cela devait continuer à ce rythme, il faudrait cependant 80 années à la Russie pour conquérir toute l’Ukraine. Avec la rupture du renseignement américain pendant huit mois, les Ukrainiens ont quand même réussi à attaquer la seconde armée du monde sur le territoire russe de Kursk. Quand on voit le succès des drones ukrainiens avec 1,5 millions de drones produites en 2024, et en 2025 la production sera de 3 millions, 30.000 drones à longue portée, plus 4.000 missiles. Tout est fait par les Ukrainiens eux-mêmes, non par des entreprises étrangères. Il n’y a pas de raison de penser que l’Ukraine puisse être défaite. Par contre, il faut que l’engagement européen aille plus loin.
En ce qui concerne les sanctions occidentales depuis 2014, il y a eu trop de propagande négative et des réticences qui disent qu’elles nuisent aux agriculteurs, aux producteurs et industriels européens. Il y a eu des répercussions mais pas des nuisances globales à long terme. Cela a été la même chose avec toutes les sanctions qui ont suivi les années d’après.
« L’amitié Trump Poutine » fausse tout
Or, il faut aussi se rendre à l’évidence qu’aujourd’hui encore, l’Europe continue à importer du gaz naturel liquéfié russe et des produits d’origine fossile. L’Europe n’a pas mis en place des sanctions secondaires ou extraterritoriales à l’égard d’un certain nombre de pays comme l’Inde, les émirats arabes et la Chine qui continuent leur commerce avec la Russie. On sait aussi que par le biais d’un certain nombre de pays comme le Kazakstan, le Kirgistan, on a des produits avec des composants à double usage européens ou américains qui continuent de parvenir en Russie. Tout ceci n’est pas sérieux. En outre, l’Europe se trouve aujourd’hui à un tournant politique à cause de l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. On sait qu’il a des liens anciens sur le plan financier avec la Russie qui datent d’avant Poutine. Les Russes ont sauvé à plusieurs reprises l’empire immobilier de M. Trump d’une faillite totale, ce qui fait qu’il leur est redevable. Ce qui est peut-être plus dangereux, si l’on regarde l’équipe actuelle qui entoure et conseille Trump, c’est la connivence idéologique totale entre Trump et l’idéologie poutinienne. L’un et l’autre ne font pas la différence entre les victimes et les coupables, entre l’agresseur et l’agressé, le droit international et national. L’un et l’autre sont d’avis que la force permet de réviser les frontières en violant l’ensemble des dispositions légales contenues dans la Charte de l’OSCE, ou Charte de Paris de 1990 qu’on ne peut pas réviser les frontières par la force. Donc, on est face à la même idéologie et l’indifférence à la vérité ; ce que certains appellent l’ère de la post-vérité. Il y a un certain alignement idéologique entre l’Amérique et la Russie. D’ailleurs, l’Amérique de Trump a voté contre la résolution des Nations Unis qui qualifiait la Russie d’agresseur, ensemble avec une minorité constituée par la Corée du Nord, la Chine, Israël et quelques autres pays.
La paix trumpienne prépare la prochaine guerre
Ensuite, on a vu Trump qui voulait faire la paix en un jour, en trois mois !
Mais la paix de Trump est une paix qui prépare la guerre suivante car elle repose sur l’oubli des crimes de masse commis par la Russie, une paix qui enterre une seconde fois les soixante-dix mille victimes de Marioupol assassinés par les Russes, les victimes de Boutscha, les victimes d’Isjum et d’autres lieux. La Paix qui dit finalement que la Russie peut conserver les territoires alors même que l’on sait que dans l’ensemble des territoires occupés par la Russie, ce sont des tortures, exécutions sommaires, viols de masse, déportations d’enfants qui ont lieu.
Est-ce que l’Europe veut donner à M. Poutine une licence de tuer comme certains ont une licence de chasse ? Est-ce que les démocraties occidentales ont le droit de faire cela ? Et si la morale et la dignité de l’homme ne comptent pas, si la punition des crimes n’importe pas, on peut quand même penser à la sécurité de l’Europe.
C’est une fausse paix de Trump qui s’établit avec Poutine, car ce dernier a déjà violé une centaine d’accords et de conventions internationaux.
Ceci voudra dire que les prochains sur la liste de Poutine seront nous, les Européens. On peut s’attendre à des cyber-attaques contre des hôpitaux, contre des signalisations routières et des chemins de fer, qui peuvent entraîner la collision de voitures et de trains. On peut s’attendre à des attentats terroristes et des incendies volontaires en Europe. Le but de Poutine est de détruire les règles fondamentales de nos démocraties. Il pourra réussir s’il aura la possibilité de le faire.
Aujourd’hui, on ne peut pas faire la paix avec Poutine. Il n’y a pas d’autre solution qu’une victoire sur la Russie. Elle est possible, encore faut-il le vouloir politiquement, tout en restant lucide sur ce qui est en train de se préparer. Si on n’a pas cette conscience, c’est de l’intérieur que nos démocraties seront défaites. Il y a des forces politiques qui poussent dans ce sens, qui proposent un autre modèle que celui de la démocratie libérale et de la liberté. Dans la guerre qui est en train de se jouer, les Européens devront gagner. Une députée ukrainienne a dit : « Si nous continuons le combat, des milliers des nôtres vont mourir. Si nous cessons le combat, ce seront des millions ».
Questions du public
Question : Est-ce que les dirigeants européens sont conscients ou ignorent-ils le grand danger du régime poutinien et des crimes de masse qu’il est en train de perpétrer ?
Tenzer répond que chez les dirigeants européens, il y a une conscience tardive de la menace réelle de la Russie. Et il y a une forme d’effroi devant la radicalité de l’entreprise russe. S’ajoutent une dissonance cognitive entre la conscience du danger et le refoulement du caractère absolu de la guerre. Et il y a la tentation de ramener toujours cette guerre dans une forme de guerre classique, même si celle-ci n’a jamais existé. Il y a la conscience qu’on n’a jamais gagné une guerre en l’évitant. Il est compréhensible que pour des dirigeants, ceci soit quelque chose d’effrayant et de tragique. C’est pourquoi certains dirigeants hésitent à nommer les crimes de masse perpétrés par la Russie.
Question : On parle souvent qu’on risque une troisième guerre mondiale. Est-ce que c’est une vraie possibilité ou est-ce une excuse pour ne pas s’engager plus et défendre davantage les Ukrainiens ?
C’est un récit forgé surtout par la Russie pour des raisons intérieures, pour que le peuple russe emprunte des schémas et des idéologies assez anciennes. Comme le fait le vice-président Medvedev et le soi-disant patriarche Cyrille qui évoque les quatre cavaliers de l’Apocalypse, qui parle de la rédemption et qui parle des soldats russes tués, qui iraient au paradis où ils jouiraient des vierges comme le font les djihadistes de l’État islamique. On note ici des similarités entre les radicaux islamistes et la Russie d’aujourd’hui.
Redouter une troisième guerre mondiale nucléaire ne semble pour Tenzer pas réaliste pour la simple raison que Poutine aussi tient à sa vie si on voit toutes les précautions qu’il prend (quand il se déplace, il emmène sa propre nourriture, tables longues pour accueillir ses hôtes pendant la Covid, etc.). Ce sont des manières inédites pour les autres dirigeants des grandes puissances mondiales, comme Trump ou Xi Jinping. Poutine alimente une paranoïa, une peur invraisemblable de la mort. Tenzer pense que c’est plutôt un argument rhétorique, même s’il n’y a pas de risque zéro absolu. Même Biden avait reconnu que le risque est très petit.
Dans le cas d’une troisième guerre mondiale conventionnelle, la Russie ne tiendrait pas deux jours selon Tenzer, quand on compare les forces russes avec celles de l’OTAN.
Question : Comment comprendre le paradoxe que la Russie ne tiendrait pas deux jours dans une guerre conventionnelle avec l’OTAN et le fait que la Russie est une menace pour l’Europe ?
Pour revenir au paradoxe, il faut d’abord, selon Tenzer, voir les crimes de masse commis par la Russie. Nier ces crimes de masse c’est comme nier la Shoa ou le génocide arménien ou le génocide commis par les Hutus sur les Tutsis. On est alors dans le négationnisme. Celui qui ne reconnaît pas ces crimes de masse est du côté de la Russie. A partir de là, le négationniste peut dire ce qu’il veut, mais sa parole est totalement invalide.
Il y a effectivement un paradoxe. Aujourd’hui, la Russie est à la fois faible et forte. Faible par rapport à ce qu’elle pensait être, c.-à-d. la seconde armée du monde. Elle a eu des problèmes sur le terrain dans sa guerre à l’Ukraine et elle peut parfaitement être vaincue. Mais elle est forte vis-à-vis de notre faiblesse. Car nous n’avons pas donné assez d’armes à l’Ukraine, nous ne sommes pas intervenus en Géorgie, nous n’avons pas stoppé les crimes de masse qu’elle a opérés en Syrie. A cause de cela, elle s’est renforcée. Si l’Occident était intervenu en 2008 pour arrêter la progression de la Russie, nous n’en serions pas dans cette situation aujourd’hui. Et des centaines de milliers de victimes auraient été concrètement sauvées. Tenzer veut être du côté de celles et ceux qui ont été délibérément assassinés par la Russie. Si on laisse maintenant trois ans ou cinq ans à la Russie et que les Etats-Unis enlèvent les sanctions, elle va devenir encore plus dangereuse. Elle va se réarmer et la crédibilité de l’Occident dans sa capacité de dissuasion va diminuer. Le risque d’une Russie plus forte va augmenter. C’est là une réalité économique et militaire.
Il y a aujourd’hui une vraie occasion de défaire militairement la Russie en Ukraine. Si nous ne le faisons pas, la Russie se renforcera et deviendra une menace beaucoup plus importante qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Question : Comment le conflit russo-ukrainien remet-il en cause le modèle traditionnel de Clausewitz de la guerre ?
S’il y aura une paix entre la Russie et l’Ukraine, est-ce que ce pourra être un traité de paix de type westphalien qui veut un certain équilibre des puissances ? Il faudra alors réduire la force de la Russie pour diminuer sa volonté expansionniste.
A la première question, Tenzer répond qu’il n’y a pas un vrai modèle de guerre dans cette guerre russo-ukrainienne. Chaque guerre est différente, même si chacune emprunte des caractéristiques à des guerres du passé.
Si on essaie de comprendre la guerre de 2014 à 2022, c’était déjà une guerre de destruction qui visait, en partie, à annéantir le peuple ukrainien, même si on n’était pas dans le schéma de la guerre totale comme il est mis en place à partir de février 2022. On vise maintenant, à côté des militaires, la population civile, et les Russes veulent subjuguer totalement le pays. En même temps, du côté russe, on essaie de diffuser une série de récits de plus en plus invasifs que ne pouvaient faire les combattants des guerres antérieures. La propagande russe est beaucoup plus invasive que la propagande nazie, aussi parce qu’elle a des technologies qu’on n’avait pas à l’époque de la Seconde guerre mondiale. L’utilisation des drones est une chose qui est très présente dans cette guerre, car c’est une arme décisive sur le champ de bataille.
A la deuxième question, Tenzer répond qu’il y a de bons exemples de traités de paix qui ont été faits après 1945. Il y a le traité de paix entre l’Allemagne et les puissances alliés. Du moment que l’Allemagne était devenue une démocratie, avec des restrictions de réarmement, on a très bien pu mettre en place un traité de paix. Mais avoir un traité de paix avec la Russie actuelle, c’est juste la promesse d’une nouvelle guerre. La Russie a violé plus de cent traités et de conventions internationales.
Avoir un traité de paix avec la Russie d’aujourd’hui est le contraire d’un traité de paix. Si c’est pour donner la possibilité à la Russie de recommencer, ce n’est rien d’autre qu’un jeu de dupes tragiques dont les conséquences en termes de morts seront épouvantables.
Question : Pendant ces trois ans de guerre, on dit que l’Ukraine ne doit pas gagner et que la Russie ne doit pas perdre. Avec les Etats-Unis de Trump, nous sommes dans ce paradigme, et on doit se demander jusqu’à quand cela va continuer. Est-ce qu’il y aura des changements de paradigme ?
Tenzer pense qu’avec Trump, la situation ne va pas s’améliorer. La plupart des dirigeants d’Occident pensent qu’il est très difficile qu’il y aura une victoire de l’Ukraine et l’Occident doit essayer de contrôler la situation pour qu’elle ne s’empire pas. Le conférencier pense que cette position est injuste et en une certaine mesure criminelle. L’Europe n’aide pas assez l’Ukraine. Les dirigeants occidentaux sont responsables pour avoir laissé faire ces crimes en Ukraine. Ils auraient pu sauver des milliers et des milliers de vies. Ils n’ont pas voulu. Lui-même se sent coupable pour ne pas avoir fait assez pour convaincre les responsables occidentaux d’agir autrement. Mais on trouve aussi des dirigeants des pays nordiques ou baltes qui disent la même chose que lui : « Il ne faut pas seulement aider l’Ukraine aussi longtemps que cela est nécessaire mais jusqu’à la victoire ! ». La seule vraie issue pour Tenzer, c’est la victoire pour l’Ukraine et la défaite de la Russie. Il faut donc changer de paradigme. Pour la plupart des dirigeants, il est clair qu’il n’y a pas de position intermédiaire et un status quo n’est pas souhaitable. Même si on n’y est pas encore, Tenzer reste confiant que l’Occident arrivera à changer dans le bon sens.
L’UE doit contrer Trump pour qu’on n’ait pas une fausse paix. Il y a aussi le problème du Conseil de Sécurité où on est passé de trois contre deux à deux contre trois (Russie, Chine, Etats-Unis). Malheureusement, les Etats-Unis sont en train de changer de position et de s’aligner trop sur la Russie et la Chine. Pour Tenzer, Trump veut trop se rapprocher de la Russie. Et l’UE doit tout faire pour empêcher une paix factice. Car il n’y a pas de rationalité dans l’esprit de Trump et de J.D. Vance. C’est pourquoi les Européens doivent s’opposer. Déjà avec Obama et Biden, les Européens savaient qu’on ne pouvait se fier aux Américains. Mais maintenant, avec Trump, les Américains ont changé rapidement et carrément de camp. Certains s’attendaient à cela, mais beaucoup se sont figés dans un esprit critique.
Question : Une question qui n’est pas directement liée à guerre en Ukraine. Est-ce que l’Europe devra se positionner si la Chine attaquera Taiwan pour se l’incorporer ?
Où est-ce que la Chine se situe par rapport à la guerre en Ukraine ? Tenzer pense que la Chine est actuellement totalement du côté de la Russie. Xi Jinping partage également le point de vue qu’il faut détruire les règles de base et de droit de l’ordre mondial. Il se démarque clairement de ses prédécesseurs. Il faut que les Européens se rendent compte que la Chine soutient de fait la Russie (achat de pétrole, vente d’armes etc.) Il faut que les Européens se rendent compte qu’il faut être beaucoup plus sévère et contrer les Chinois en termes d’investissements. Trump va complètement se séparer de Taiwan comme il se moque du Tibet, des Ouïgours, de Honkong. De la même manière comme il se moque de l’Ukraine. Les Européens ont les moyens de s’opposer à la Russie en Ukraine et en Europe en termes de capacités. Il reste moins optimiste sur les forces disponibles pour contrer la Chine quand celle-ci voudra prendre Taiwan. A cause des rapports de force.
Question : La France est présente dans le Pacifique aussi. En cas de non-intervention américaine sur Taiwan, la France devra se décider. Est-ce que la France est en train de perdre de sa puissance dans cette aire du Pacifique ?
Pour Tenzer la vraie question est de savoir si, dans les dix années à venir, les nations européennes seront capables de créer des alliances avec des nations dans la zone du Pacifique, comme le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et Taiwan. Mais, vis-à-vis de la force chinoise, les Européens ne pourront pas faire grand-chose si l’on voit la marine chinoise qui a outrepassé la puissance de la marine américaine. L’enjeu sera considérable.
Après cette dernière question, le président d’Ad Pacem clôt la conférence, en disant que M. Tenzer a bien montré les aspects qui font que les Européens sont impliqués dans la guerre en Ukraine. Ils se trouvent en face d’une guerre qui va durer encore des années.
Les Européens sont en train de se réveiller et prennent lentement conscience que le temps de paix en Europe et autour d’elle est révolu. Pour l’instant, on ne sait pas comment parvenir avec les Russes à une paix en Ukraine. Un accord ne pourra prévoir que les responsables russes puissent s’en réchapper innocentés avec les nombreux crimes qu’ils ont commis contre le peuple ukrainien. Ce serait un mauvais nouveau départ.
Remerciant Tenzer d’être venu au Luxembourg pour soulever un peu ce voile de la guerre et de la paix en Europe, le président d’Ad Pacem remercie celles et ceux qui se sont déplacés pour prendre part à cette conférence.
Résumé de la conférence
Sur invitation de l’association Ad Pacem servandam, le samedi 15 mars 2025, Nicolas Tenzera donné une conférence au Salon du Livre et des Cultures à Luxembourg-Kirchberg. Le thème était « Notre guerre et le retour du crime de masse. »
Avant de passer la parole à Tenzer, le président demande une minute de silence pour la mort au front russo-ukrainien d’Oleksij Savkevicht, un grand ami que l’association avait invité au Luxembourg il y a quelques années.
Pour Tenzer, cet assassinat d’Oleksij sert d’introduction à sa conférence et à ce qu’il veut dire de cette guerre. Car c’est d’abord une guerre qui tue massivement et délibérément des soldats et des civils ukrainiens, qui rappelle d’autres génocides connus (Nazis envers les Juifs, les Turcs envers les Arméniens, les Hutus envers Tutsis etc.). Depuis que Poutine est au pouvoir en Russie, des centaines de milliers de vies ont été sacrifiées en Tchétchénie, Syrie, Georgie et Ukraine. L’Ukraine est aujourd’hui un pays de mutilés, de militaires qui ont perdu leurs bras, leurs jambes, leurs yeux, leurs visages. On assiste chaque jour, dans les villages conquis par les Russes, à des viols de masse, parce que le viol est aussi une arme de guerre, et à des tortures. Le droit international est bafoué : les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les crimes de génocide et le crime d’agression sont perpétrés par l’État russe. Ceci est répété systématiquement, ajoutant à chaque fois le crime au crime, l’abomination à l’abomination.
Ce qui renforce encore plus la thèse du génocide ukrainien, c’est la destruction par les Russes du patrimoine culturel et cultuel de ce peuple. Les Russes sont mûs par une volonté d’anéantir tout simplement le peuple ukrainien, sa culture, son existence même. Les Ukrainiens qui sont libérés lors des échanges de prisonniers disent qu’ils ont été systématiquement torturés.
Pour Tenzer, la Russie est un État avec lequel il n’est pas possible de trouver le moindre compromis, avec lequel il n’est pas possible de négocier.
L’ascension politique au pouvoir absolu de Poutine a été sanglante. Il s’est associé au début à tous les mafieux des bas-fonds de Saint Pétersbourg qui trafiquaient les armes, la drogue, les femmes etc. Et c’est cela la réalité du régime russe : un régime fondé sur le sang de personnes, fondé sur la prédation des richesses. La Russie poutinienne n’a pas arrêté de faire aussi le malheur de son propre peuple.
Tenzer critique une sorte d’auto-blanchiment de la part des dirigeants occidentaux depuis toutes les aggressions et occupations de territoires étrangers faits par la Russie ces dernières décennies. On note une longue liste de complicités (européennes) avec ce régime russe, malgré le crime de masse que celui-ci continue de perpétrer. Certains vont jusqu’à dire qu’il faudrait comprendre les Russes, comprendre qu’ils se sentent encerclés par l’OTAN et réagissent en faisant la guerre.
Les Américains et les Européens ont certes donné à l’Ukraine du matériel militaire pour se défendre, mais de manières lente et progressive, objectant qu’il ne faut pas risquer l’escalade. On évite ainsi de voir de face les responsables des crimes ! Puis il y a les appels « à ne pas risquer de troisième guerre mondiale ». Celui-ci, comme tous les autres arguments, sortent du livre des recettes du Cremlin. Toutes ces peurs des Occidentaux sont malheureuses !
Parce l’Europe n’a pas livré assez d’armes à l’Ukraine, en 2024 la Russie a conquis 3.865 km2, c.-à-d. 0,6 % du territoire ukrainien.
En ce qui concerne les sanctions occidentales depuis 2014, il y a eu trop de propagande négative et des réticences qui disent qu’elles nuisent aux agriculteurs, aux producteurs et industriels européens. Il y a eu, certes, des répercussions, mais pas des nuisances globales à long terme.
Et il faut se rendre à l’évidence qu’aujourd’hui encore, l’Europe continue à importer du gaz naturel liquéfié russe et des produits d’origine fossile. Et que l’Europe n’a pas mis en place des sanctions secondaires ou extraterritoriales à l’égard de pays comme l’Inde, les Emirats arabes et la Chine qui continuent leur commerce avec la Russie. On sait que Trump a des liens anciens sur le plan financier avec la Russie qui datent d’avant Poutine. Les Russes ont sauvé à plusieurs reprises son empire immobilier d’une faillite totale, ce qui fait qu’il leur en est redevable. Ce qui est peut-être plus dangereux, si l’on regarde l’équipe actuelle qui entoure et conseille Trump, c’est la connivence idéologique totale entre Trump et l’idéologie poutinienne. L’un et l’autre ne font pas la différence entre les victimes et les coupables, entre l’agresseur et l’agressé, le droit international et national. L’un et l’autre sont d’avis que la force permet de réviser les frontières en violant l’ensemble des dispositions légales contenues dans la Charte de l’OSCE, ou Charte de Paris de 1990.
Ensuite on a vu Trump qui voulait faire d’abord la paix en un jour, puis en trois mois !
Mais la paix de Trump est une paix qui prépare la guerre suivante car elle repose sur l’oubli des crimes de masse commis par la Russie, une paix qui enterre une seconde fois les soixante-dix mille victimes de Marioupol assassinés par les Russes, les victimes de Boutscha, les victimes d’Isjum et d’autres lieux. La Paix qui dit finalement que la Russie peut conserver les territoires alors même que l’on sait que dans l’ensemble des territoires occupés par la Russie, ce sont des tortures, exécutions sommaires, viols de masse, déportations d’enfants.
Est-ce que les démocraties occidentales ont le droit de laisser passer tout cela ? Et si la morale et la dignité de l’homme ne comptent pas, si la punition des crimes n’importe pas, on peut quand même penser à la sécurité de l’Europe.
Tenzer répète qu’aujourd’hui on ne peut pas faire la paix avec Poutine. Il n’y a pas d’autre solution qu’une victoire sur la Russie. Elle est possible, encore faut-il le vouloir politiquement, tout en restant lucide sur ce qui est en train de se préparer. Si on a n’a pas cette conscience, c’est de l’intérieur que nos démocraties seront défaites. Il y a des forces politiques qui poussent dans ce sens, qui proposent un autre modèle que celui de la démocratie libérale et de la liberté. Une députée ukrainienne a dit : « Si nous continuons le combat, des milliers des nôtres vont mourir. Si nous cessons le combat, ce seront des millions ».
La seule vraie issue pour Tenzer, c’est la victoire pour l’Ukraine et la défaite de la Russie. Il faut donc changer de paradigme. Pour la plupart des dirigeants, il est clair qu’il n’y a pas de position intermédiaire, et un statut quo n’est pas souhaitable. Même si on n’y est pas encore, Tenzer reste confiant que l’Occident arrivera à changer dans ce bon sens.
Résumé
Sur invitation de l’association Ad Pacem servandam, le samedi 15 mars 2025, Nicolas Tenzer a donné une conférence au Salon du Livre et des Cultures à Luxembourg-Kirchberg. Le thème était « Notre guerre et le retour du crime de masse. »
Avant de passer la parole à Tenzer, le président demande une minute de silence pour la mort au front russo-ukrainien d’Oleksij Savkevicht, un grand ami que l’association avait invité au Luxembourg il y a quelques années.
Pour Tenzer, cet assassinat d’Oleksij sert d’introduction à sa conférence et à ce qu’il veut dire de cette guerre. Car c’est d’abord une guerre qui tue massivement et délibérément des soldats et des civils ukrainiens, qui rappelle d’autres génocides connus (Nazis envers les Juifs, les Turcs envers les Arméniens, les Hutus envers Tutsis etc.). Depuis que Poutine est au pouvoir en Russie, des centaines de milliers de vies ont été sacrifiées en Tchétchénie, Syrie, Georgie et Ukraine. L’Ukraine est aujourd’hui un pays de mutilés, de militaires qui ont perdu leurs bras, leurs jambes, leurs yeux, leurs visages. On assiste chaque jour, dans les villages conquis par les Russes, à des viols de masse, parce que le viol est aussi une arme de guerre, et à des tortures. Le droit international est bafoué : les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les crimes de génocide et le crime d’agression sont perpétrés par l’État russe. Ceci est répété systématiquement, ajoutant à chaque fois le crime au crime, l’abomination à l’abomination.
Ce qui renforce encore plus la thèse du génocide ukrainien, c’est la destruction par les Russes du patrimoine culturel et cultuel de ce peuple. Les Russes sont mûs par une volonté d’anéantir tout simplement le peuple ukrainien, sa culture, son existence même. Les Ukrainiens qui sont libérés lors des échanges de prisonniers disent qu’ils ont été systématiquement torturés.
Pour Tenzer, la Russie est un État avec lequel il n’est pas possible de trouver le moindre compromis, avec lequel il n’est pas possible de négocier.
L’ascension politique au pouvoir absolu de Poutine a été sanglante. Il s’est associé au début à tous les mafieux des bas-fonds de Saint Pétersbourg qui trafiquaient les armes, la drogue, les femmes etc. Et c’est cela la réalité du régime russe : un régime fondé sur le sang de personnes, fondé sur la prédation des richesses. La Russie poutinienne n’a pas arrêté de faire aussi le malheur de son propre peuple.
Tenzer critique une sorte d’auto-blanchiment de la part des dirigeants occidentaux depuis toutes les aggressions et occupations de territoires étrangers faits par la Russie ces dernières décennies. On note une longue liste de complicités (européennes) avec ce régime russe, malgré le crime de masse que celui-ci continue de perpétrer. Certains vont jusqu’à dire qu’il faudrait comprendre les Russes, comprendre qu’ils se sentent encerclés par l’OTAN et réagissent en faisant la guerre.
Les Américains et les Européens ont certes donné à l’Ukraine du matériel militaire pour se défendre, mais de manières lente et progressive, objectant qu’il ne faut pas risquer l’escalade. On évite ainsi de voir de face les responsables des crimes ! Puis il y a les appels « à ne pas risquer de troisième guerre mondiale ». Celui-ci, comme tous les autres arguments, sortent du livre des recettes du Cremlin. Toutes ces peurs des Occidentaux sont malheureuses !
Parce l’Europe n’a pas livré assez d’armes à l’Ukraine, en 2024 la Russie a conquis 3.865 km2, c.-à-d. 0,6 % du territoire ukrainien.
En ce qui concerne les sanctions occidentales depuis 2014, il y a eu trop de propagande négative et des réticences qui disent qu’elles nuisent aux agriculteurs, aux producteurs et industriels européens. Il y a eu, certes, des répercussions, mais pas des nuisances globales à long terme.
Et il faut se rendre à l’évidence qu’aujourd’hui encore, l’Europe continue à importer du gaz naturel liquéfié russe et des produits d’origine fossile. Et que l’Europe n’a pas mis en place des sanctions secondaires ou extraterritoriales à l’égard de pays comme l’Inde, les Emirats arabes et la Chine qui continuent leur commerce avec la Russie. On sait que Trump a des liens anciens sur le plan financier avec la Russie qui datent d’avant Poutine. Les Russes ont sauvé à plusieurs reprises son empire immobilier d’une faillite totale, ce qui fait qu’il leur en est redevable. Ce qui est peut-être plus dangereux, si l’on regarde l’équipe actuelle qui entoure et conseille Trump, c’est la connivence idéologique totale entre Trump et l’idéologie poutinienne. L’un et l’autre ne font pas la différence entre les victimes et les coupables, entre l’agresseur et l’agressé, le droit international et national. L’un et l’autre sont d’avis que la force permet de réviser les frontières en violant l’ensemble des dispositions légales contenues dans la Charte de l’OSCE, ou Charte de Paris de 1990.
Ensuite on a vu Trump qui voulait faire d’abord la paix en un jour, puis en trois mois !
Mais la paix de Trump est une paix qui prépare la guerre suivante car elle repose sur l’oubli des crimes de masse commis par la Russie, une paix qui enterre une seconde fois les soixante-dix mille victimes de Marioupol assassinés par les Russes, les victimes de Boutscha, les victimes d’Isjum et d’autres lieux. La Paix qui dit finalement que la Russie peut conserver les territoires alors même que l’on sait que dans l’ensemble des territoires occupés par la Russie, ce sont des tortures, exécutions sommaires, viols de masse, déportations d’enfants.
Est-ce que les démocraties occidentales ont le droit de laisser passer tout cela ? Et si la morale et la dignité de l’homme ne comptent pas, si la punition des crimes n’importe pas, on peut quand même penser à la sécurité de l’Europe.
Tenzer répète qu’aujourd’hui on ne peut pas faire la paix avec Poutine. Il n’y a pas d’autre solution qu’une victoire sur la Russie. Elle est possible, encore faut-il le vouloir politiquement, tout en restant lucide sur ce qui est en train de se préparer. Si on a n’a pas cette conscience, c’est de l’intérieur que nos démocraties seront défaites. Il y a des forces politiques qui poussent dans ce sens, qui proposent un autre modèle que celui de la démocratie libérale et de la liberté. Une députée ukrainienne a dit : « Si nous continuons le combat, des milliers des nôtres vont mourir. Si nous cessons le combat, ce seront des millions ».
La seule vraie issue pour Tenzer, c’est la victoire pour l’Ukraine et la défaite de la Russie. Il faut donc changer de paradigme. Pour la plupart des dirigeants, il est clair qu’il n’y a pas de position intermédiaire, et un statut quo n’est pas souhaitable. Même si on n’y est pas encore, Tenzer reste confiant que l’Occident arrivera à changer dans ce bon sens.
